Ce matin, avec Benoit, nous sommes allés boire un café en face du bureau du détective. Il était 9h18, et le rendez-vous avait été fixé à 10h. Notez que si j'avais été un écrivain
parisien, j'aurais volontiers ajouté à la liste des informations initiales le nom du quartier, de la rue, voire même celui du bar pourvu qu'il eut été exotique. Mais je préfère la
sincérité brute de l'évènement à la description intimiste, aussi, je crois que je vais poursuivre le fait jusqu'au dialogue que mon ami et moi eûmes dans ce bar, n'en
déplaise aux amateurs de romans parfumés au pavé:
- Tu crois qu'il aura du nouveau?
- Je l'ignore, lui dis-je en m'asseyant.
Aussitôt, un serveur survint, et sans poser le moindre regard sur nos mines mal décapées, s'activa en grands moulinets avec son chiffon blanc sur la table. A ce moment là,
il devait être 9h37. Nous l'avons regardé faire pendant quelques secondes, sans que l'un de nous deux ne dise un mot. Ce fut lui qui proposa deux cafés. Je hochai la
tête. Une fois parti, je pus me retourner vers Benoit:
- En tout cas, il m'a fait une impression bizarre. Je ne m'attendai pas à... A ce qu'il ressemble autant à un détective en fait.
- Qu'est-ce que tu veux dire par là? Fit-il après un enchantement spasmodique.
- C'est flagrant, répondis-je, ce mec est une carricature! Entre sa vieille pipe qu'il passe son temps à rallumer, sa casquette à carreaux et son air de rosbif blasé...
- Ouais je vois ce que tu veux dire.
Benoit a ceci de particulier qu'il demande toujours à son interlocuteur de préciser sa pensée, alors même qu'il sait a priori où celui-ci veut en venir. J'ignore si c'est une simple manie ou
un réel plaisir de voir l'autre décortiquer son raisonnement, quoi qu'il en soit, ça finit toujours par un entendement compulsé en d'épais éclats de rire. C'est à ce
moment là d'ailleurs que le garçon apporta les deux cafés, et encore une fois, nous ne parlâmes pas et nos pouffements se figèrent en deux sourires informels.
C'est incroyable ce silence qu'imposent ceux qui vous servent, et nul doute qu'ils n'ont même pas conscience du mutisme qu'ils déclenchent. Par politesse ou
peut-être par simple respect pour l'homme qui travaille, il va de soi d'être géné un court instant, puis 1 2 3 soleil, une fois qu'il a posé la note sur la table et tourné les
talons, la conversation peut reprendre son cours:
- Au fait, dit-il après avoir soufflé sur l'écume de sa tasse, tu as réfléchi au schéma qu'il nous a donné?
- Oui... Mais je ne suis pas sûr d'avoir bien saisi le sens de l'autorité.
- Ah... Ce qu'il y a dans le premier cercle?
- Oui, dis-je, j'ignore de qui il s'agit exactement... Est-ce qu'il parle des critiques? Ou des grands écrivains et artistes qui nous ont précédés? Je suis un peu
perdu.
- Je ne crois pas qu'il s'agisse des critiques, la critique c'est à nous de la faire, elle figure d'ailleurs dans le second cercle. Par contre, il est évident qu'on ne peut chercher quelque chose
dans la nuit sans balise, ou lampe torche. De la même manière, un enquèteur serait dans l'erreur s'il ne s'inspirait pas des méthodes de ses prédécesseurs. C'est pareil pour
nous.
Lui et moi étions en plein dedans, ce brouillard épais, cette ambiance grisatre, une nostalgie pudique, celle des incipit des romans des éditions de minuit. Le cheveu collé au
crâne et un vieux pardessus sur les épaules dans un café poisseux.
Je regardai ma montre. C'était l'heure d'y aller.
- Allons-y.
J'aspirai la dernière gorgée, trop sucrée, et me levai.
